Celui qui, aujourd'hui, ose encore prendre la plume et prétendre à l'art, se charge d'un fardeau que peu d'hommes accepteraient de porter. Car écrire, ce n’est pas aligner de vaines syllabes pour le divertissement des salons repus ; c’est descendre dans l'abîme de l'âme humaine et y contempler nos monstres avec une lucidité qui frôle la folie. L'art véritable est un tribunal où l'humanité est sans cesse convoquée. Et que voyons-nous, en ce siècle qui se vantait d'avoir dompté les ténèbres par la raison ? Nous y voyons l'homme, nu, tremblant, aussi cruel et misérable qu'à l'aube des temps.
La morale a été assassinée bien avant les hommes
Regardez l'Orient, ce berceau des dieux et des prophètes, aujourd'hui transformé en un immense abattoir où les cieux crachent le feu. Dans cette guerre qui oppose les titans d'Occident et leur avant-garde israélienne à l'Iran, la morale a été assassinée bien avant les hommes. L'Occident drapé dans sa vertu, brandissant l'étendard de la démocratie d'une main tout en armant le bras du fort de l'autre, nous offre le spectacle d'une hypocrisie vertigineuse. C’est la politique du deux poids, deux mesures, érigée en dogme. La balance de la justice terrestre est faussée : on y pèse la valeur du sang selon la puissance de celui qui le verse.
Et sous les bottes de cette géopolitique cynique, il y a la Palestine. Elle n'est plus seulement une terre déchirée ; elle est devenue la plaie béante au flanc de notre conscience universelle. Je me tiens aux côtés de ce peuple, non par quelque dogmatisme aveugle, mais parce que l'écrivain doit toujours se tenir là où la chair est meurtrie, là où l'injustice écrase l'innocent. Comment l'humanité peut-elle dormir en paix quand on emmure tout un peuple dans la désolation, quand on écrase sous les décombres le droit le plus élémentaire à l'existence ?
Mais le cynisme du monde ne s'arrête pas aux rives de la Méditerranée. Tournons notre regard vers notre continent, vers la terre brûlée du Soudan. Là-bas, le sang coule dans un silence assourdissant. Nos frères s'entredéchirent dans l'ombre, loin des caméras, loin de l'indignation sélective des grandes puissances. La guerre y dévore les âmes, arrache les enfants à leurs mères, transforme les villes en nécropoles. Et le monde détourne le regard. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas d'enjeux grandioses à y défendre pour l'Occident ? Le sang noir, semble-t-il, n'imprime pas les rotatives avec la même urgence.
Pourtant, c'est ici, dans ce théâtre de la souffrance ignorée, que se révèle la maladie la plus pernicieuse de notre époque. Une maladie de l'empathie.
Récemment, sur ce théâtre d'illusions que sont les réseaux sociaux, le monde entier s'est ému aux larmes. Pour quoi ? Pour les cadavres d'enfants à Gaza ? Pour les orphelins affamés de Khartoum ? Non. Pour un singe. Un petit macaque abandonné, serrant contre lui une peluche crasseuse. Les foules mondialisées ont pleuré. Des millions de pouces se sont levés, des millions de cœurs virtuels ont palpité de compassion pour cette bête.
Quelle époque effrayante que la nôtre ! Nous avons atteint ce stade de décomposition morale où l'homme se passionne pour l'animal parce qu'il ne sait plus regarder son semblable. On s'émeut du singe à la peluche parce qu'il ne demande rien, parce qu'il ne nous renvoie pas à notre propre culpabilité politique ou historique. C'est une compassion de confort, une pitié stérile. Pendant que le singe est pleuré par des millions de bourgeois bien au chaud derrière leurs écrans, des enfants de chair et de sang, à Gaza et au Soudan, meurent déchiquetés, sans même une peluche à serrer contre leur poitrine transpercée.
L'homme moderne préfère l'innocence silencieuse de la bête à la souffrance dérangeante de l'homme. C’est la faillite absolue de notre prétendue civilisation.
L’art de l’écriture ne peut exister sans hurler face à ce non-sens. Écrire, c'est refuser ce silence complice. C'est affirmer, avec une obstination douloureuse, que chaque enfant tombé à Gaza, chaque civil massacré au Soudan, pèse infiniment plus lourd dans la balance de l'éternité que toutes les vanités virtuelles de notre époque. Tant qu'il restera une plume, il restera un miroir tendu face aux monstres que nous sommes devenus.
Qu’est-ce donc que l’homme, pour qu’il s’acharne avec tant de ferveur, d’inventivité et de constance, à bâtir sa propre damnation ? Si l’on s’arrête un instant pour contempler la comédie tragique de notre existence, un vertige nous saisit. Nous sommes cette créature hybride, jetée sur une poussière d'étoile, tiraillée entre la boue dont nous sommes pétris et l'absolu auquel nous aspirons secrètement. L’homme est le seul être dans la création qui porte en lui la conscience de sa propre fin, et cette conscience est à la fois sa couronne et son châtiment.
Pour échapper à la terreur de ce vide, à l'angoisse insoutenable de notre mortalité, nous avons inventé le vacarme. La civilisation moderne n’est au fond qu’une immense et bruyante machinerie conçue pour nous empêcher de penser à la mort. Nous avons érigé des gratte-ciels de verre pour masquer l’horizon, nous avons saturé l'éther d’ondes, d'images fugaces et d'illusions numériques. Nous courons d'une distraction à l'autre, ivres de vitesse, terrifiés à l'idée de nous retrouver seuls, dans le silence de notre chambre, face au tribunal impitoyable de notre propre conscience. Et pourtant, ce vide intérieur, aucune technologie, aucun confort matériel ne saurait le combler. Alors, l'homme se tourne vers la puissance. La volonté de domination, voilà le grand masque de notre lâcheté originelle. Si les empires d'Occident s'arrogent le droit de dicter la loi du monde, si les nations se déchirent de Gaza jusqu'aux confins du Soudan, ce n’est pas seulement pour des arpents de terre ou des barils de pétrole. C’est, plus tragiquement, par une volonté désespérée d’affirmer qu'ils existent. Celui qui écrase l'autre se donne, l'espace d'un instant foudroyant, l'illusion d'être l'égal de Dieu. Dans chaque bombe qui tombe sur un abri palestinien, dans chaque machette qui s'abat dans la nuit soudanaise, il y a le cri terrifié d'un mortel qui tente de conjurer son propre anéantissement en semant la mort autour de lui.
Nous pensions, avec l'arrogance des siècles dits « des Lumières », que la Raison nous sauverait. Nous croyions que le progrès scientifique allait extirper la bête tapie au fond de l'homme. Quelle naïveté monumentale ! L'intelligence sans supplément d'âme n'a fait que perfectionner nos abattoirs. Elle a rationalisé la cruauté. Autrefois, l'homme tuait par passion, dans la sueur et le sang ; aujourd'hui, il rase des villes entières en pressant un bouton, à des milliers de kilomètres de distance, avec la froideur d'un comptable. La barbarie n'a pas disparu, elle s'est aseptisée. Elle s'est habillée de rhétorique diplomatique et de résolutions internationales.
Où est donc passée notre humanité ? Elle s'est dissoute dans le confort de notre cynisme. L'homme contemporain souffre d'une hypertrophie de l'intellect et d'une atrophie de l'âme. Nous savons tout, nous voyons tout en temps réel, mais nous ne ressentons plus rien. La surabondance de l'information a tué l'émotion véritable. Nous sommes devenus des spectateurs obèses, affalés devant le grand théâtre de la souffrance mondiale, capables de zapper entre le massacre d'un peuple et une vidéo d'animal de compagnie avec la même apathie mortuaire. Nous avons vendu notre capacité à communier avec la douleur de notre prochain contre la tranquillité de notre petite existence individuelle.